21/09/2011

"Cheeeeeeeeese" ?

teddy.jpg « Tu fais de beaux portraits » m'a-t-on souvent dit quand je n'étais photographe que le dimanche.

 

J'avais presque fini par le croire.

 

Mes modèles paraissent bien mis en valeur, ils sourient souvent, ils me regardent parfois.

On les reconnait, ils occupent tout l'espace de l'image.

 

Dans un portrait, je voulais retrouver mon ami Piotr, RIEN QUE mon ami Piotr... TOUT mon ami Piotr!

Peut-être même avais-je par une pression magique sur le déclencheur pu capturer une parcelle de son âme, l'essence de son être? Quelle prétention! Et encore, il s'agissait là de mon ami Piotr, pas d'un inconnu croisé dans la rue.

 

Les premiers ouvrage sur le sujet que j'ai consultés n'évoquaient que les aspects techniques, le matériel, la lumière, éventuellement les questions juridiques. Mais rien ou presque sur un semblant de définition du portrait, sur la démarche qui le sous tend ou sur le rapport entre le photographe et son modèle.

J'ai fini par tomber sur un ouvrage de fond « Ouvrez l'oeil. Une introduction pratique et théorique au portrait » par Roswell Angier aux éditions La Compagnie du Livre

 

J'apprends dans ce livre que Richard Avedon a souvent réalisé des portraits dans des conditions de quasi torture pour ses modèles: un fond blanc, aucune consigne, le poids du silence et cet implacable gros oeil qui vous dévisage.

Aux antipodes du « cheeeeeese! », il provoque ses modèles, il les malmène, il les pousse dans leurs retranchements.

L'auteur du livre propose alors un exercice: mettre un modèle dans des conditions similaires de silence et d'absence de consignes, le tout en tirant un film de 36 vues sur une heure. Je n'ai pas encore réalisé cet exercice mais je suis déjà persuadé que la torture sera partagée: comment me taire pendant toute une heure, comment ne pas venir en aide à ce modèle qui se demande à quelle sauce on va le manger?

 

Dans le même ordre d'idée, PR, photographe chevronné, me disait il y a peu : « là, il te donne cette image. Or c'est à toi d'aller la chercher, de la construire »

 

Roland Barthes, dans sa célèbre Chambre claire, analyse le portrait comme suit:

La photo-portrait est un champ clos de forces.

Quatre imaginaires s'y croisent , s'y affrontent, s'y déforment.

Devant l'objectif je suis,

  • celui que je me crois,

  • celui que je voudrais qu'on me croie,

  • celui que le photographe me croit

  • et celui dont il se sert pour exhiber son art.

 

A qui le portrait doit-il "plaire"? Le modèle est-il le mieux placé pour juger de son portrait? Le modèle qui m'offre son temps et sa vulnérabilité ne doit-il pas disposer d'un droit de veto si il ne se reconnait pas du tout dans le portrait ou qu'il trouve que celi-ci donne de lui une image peu flatteuse? Si le portrait est une commande, c'est évident. Mais qu'en est-il si le portrait est à l'initiative du photographe?  

 

Là au-dessus, c'est Teddy. L'intensité de son regard est sans doute renforcée par le fait qu'il voulait en finir rapidement. Après m'avoir posé cinq lapins, il devait penser quelque chose comme: "tu vas la faire ta photo et puis tu me lâches, ok?". Mais de mon côté, ça valait la peine d'attendre. Sans rancune, hein Teddy?   

J'ai encore tout à apprendre... mais maintenant au moins, je le sais.   

 

Écrit par Arnaud Ghys dans Actualité, Humeurs, Portrait | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | |

Commentaires

Cette photo est magnifique, à chacun d'y lire ce qu'il voit! :-))

Écrit par : Patouland | 22/09/2011

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