31/01/2012

Esthétique de la misère

Mon intérêt pour la photographie, au delà de la photographie « souvenir/famille », vient pour une grande part de la « photographie sociale». C'est du moins comme cela que l'on étiquète ce « genre » qui me parle particulièrement.

 

Pourquoi? J' y trouve peut-être une sorte de gravité qui constitue pour moi un des ingrédients possibles d'un 'vrai sujet' par opposition à la futilité de la photo « d'illustration » (qui met un peu de couleur à côté d 'un article ou tente de rendre moins pénible l'attente dans un hall d'entreprise).

 

Au départ bien sûr, il y a le photojournalisme. Les images de guerre, les famines, les catastrophes naturelles à l'autre bout du monde. Si loin mais si proche . Ces noir et blanc à gros grain, ces images un peu « sales » qui témoigent des conditions difficiles dans lesquelles elles ont été prises.

... et dans un autre genre, l'affiche du « Kid » de Charlie Chaplin.

Un de mes déclics décisifs est la découverte du travail de Stefan Vanfleteren sur la pauvreté en Belgique.

La rencontre d'un traitement soigné, chaud et « noble » appliqué à la précarité. Un mélange étonnant de misère et d'esthétique. De la noirceur bien sûr, mais de l'humanité, de la dignité aussi, une certaine forme de grandeur.

Cette dignité dans les difficultés qu'illustre si bien la « Migrant Mother » de Dorothea Lange.

Il s'agit me semble-t-il d'appliquer les recettes du photo journalisme à notre vie sociale ici, un peu comme on applique les méthodes ethnographiques à l'analyse de nos sociétés pour en révéler les non-dits, pour en déconstruire les évidences.

 

Le paradoxe de taille est que ces photographies sociales sont souvent prises avec des appareils très coûteux et présentées dans des expositions cosy arrosées de champagne...

 

Dans un récent Photo Poche (n°126), on trouve une définition de la photographie sociale:

La photographie sociale est la photographie d'investigation (1) et de communication sur les problèmes sociaux. C'est une photographie militante dont l'objet est de témoigner en faveur des victimes et de contribuer à la résolution des problèmes (2) par le témoignage direct et l'action sur l'évolution des mentalités.

 

(1) l'idée d'investigation introduit une notion de durée, d'effort: ce n'est pas une photo volée à la sauvette, pas une image unique mais un travail journalistique/sociologique/ethnographique qui demande du temps et débouche sur un reportage. Une certaine immersion est nécessaire, il faut parvenir à rentrer dans le sujet, tisser des contacts avec les personnes photographiées. Paradoxalement, cette proximité de longue durée permet un oubli de l'appareil par lequel le photographe peut retrouver le naturel... d'une photo volée.

 

Je pense ici au travail de fourmi (ou de titan) effectué sur plusieurs années par mon ami Gaetan Rousselet sur les bergers en Roumanie. A quelques exceptions près, il est devenu impossible pour un photographe de vivre de ce genre de reportage. Il faut faire partie des heureux élus... ou être prêt à manger de la vache enragée pendant de longues périodes.

 

(2) La photo sociale a pour ambition d'avoir des effets de conscientisation qui peuvent/devraient déboucher sur des changements politiques.

La Farm Security Administration de Dorothea Lange est un exemple (rare) de travail photographique qui a eu un réel impact politique: ces travaux sur les effets de la grande dépression ont provoqué une vague de soutien aux travailleurs en difficulté. Mais c'était l'age d'or de la presse papier. Les images peuvent-elles encore avoir un tel impact aujourd'hui?

 

Reste une dernière question: Qu'apporte ma photo au sujet lui-même?

  • Vient d'abord la question du respect du sujet (surtout dans le cas de « photos volées »). Une photo qui me tient à coeur (« la chute ») a provoqué un débat sur le site photo.fr, elle a presque été censurée par le modérateur du site. Elle est pour moi l'illustration d'une situation dramatique... mais c'est une photo volée et le sujet, s'il n'est que difficilement reconnaissable, n'en est pas moins dans une situation dégradante. Une autre photo plus récente (« Saint Nicolas et la lune ») peut être perçue comme une stigmatisation un peu dénigrante ou comme un clin d'oeil bienveillant.

  • Terminons sur une réaction positive d'une association de personnes alcoolo-dépendantes suite à un récent reportage :merci beaucoup non seulement pour les photos mais surtout pour votre réelle présence dans le groupe, vous ne pouvez imaginer l'impact que votre intérêt peut avoir sur ceux qui étaient hier au point de non retour.

Pour cette fois, me voilà rassuré: c'était véritablement un échange.

 

 

Écrit par Arnaud Ghys dans Actualité, Humeurs | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : social, sociale, éthique, dignité |  Facebook | |

Commentaires

Article très intéressant ! Je reconnais bien ton sens de l'analyse en profondeur... Merci

Écrit par : Preudhomme Nathalie | 31/01/2012

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Merci Nath! Au plaisir!

Écrit par : Arnaud Ghys | 31/01/2012

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Très juste commentaire; Amicalement

Écrit par : Hansenne robert | 31/01/2012

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En regardant ta dernière photo (l'intranquilité),je trouve que tu es en plein dans un certain type de photojournalisme à la "post CAPA" dans le sens ou Robert Capa faisait des photos du débarquement de normandie de Juin 1944 au coeur de l'action (et donc au péril de sa vie!) et que beaucoup de "postCapa" on fait des photos des plages de Normandie.... Je m'explique. Ce type de photographie que j'appellerai "post" pour les besoins du post (;-)) témoignent pour l'éternité (voir plus) des stigmates d'un flux de réalité toujours changeant afin de permettre une espèce pause réflexive sur le monde. Pour témoigner d'une chose, surtout si elle est difficile, il est parfois plus parlant d'en montrer les séquelles. Il y a toute une génération d'après guerre qui a fourni tout un travail sur la seconde guerre mondiale en témoignant des séquelles encore présentes à ce moment là et qui sont déjà aujourd'hui très grandement estompées. cfr SHOMEI TOMATSU et le japon post-nucléaire.

Bien entendu, ce type de travail peut s'attacher à décrire les séquelles d'un passé lointain ou proche, des conséquences humaines, sociales mais parfois environnementales de processus passés (cfr photographie récemment vue représentant la nature florissante dans la zone d'exclusion humaine de Tchernobyl et autres témoignages retardés de désastres écologiques). elle peuvent également parler du présent, de comment le présent guérit progressivement les choses ou alors gère, ignore, veut cacher ou utiliser ce passé qui n'a laissé que des traces. Comment ce présent envisage le futur finalement. Toute cette thématique me plonge dans une réflexion finalement philosophique sur la réalité en tant que processus présent conséquence du passé et cause du futur. Après Spinoza et la mémétique me voilà "plongé" dans Whitehead et surtout dans une folle envie de reprendre mon appareil pour témoigner d'un espèce de truc comme ça ... rien de précis, juste un germe d'idée ... A suivre. Ce sera dans un mois ou dans plusieurs années .. voilà encore un processus qu'il faut pouvoir respecter.

Par ailleurs, cette idée de photo volée me rappelle un certain épisode que nous avons vécu à Paris ... Et sur lequel, je vais me retirer pour méditer en espérant susciter en toi une réflexion également, simple partage et échange entre amis.

A plus

Écrit par : François Kidd | 01/02/2012

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Du tout grand Kiko :-)
Beau souvenir à Paris!

Écrit par : Arnaud Ghys | 01/02/2012

Bonjour,
j'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt. J'apprécie grandement votre démarche et je vous souhaite bonne continuation pour vos prochains projets.

Écrit par : Olivier Roland | 22/02/2012

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J'aime bien votre blogging, on vous laisse cette remarque pour vous aidée à le maintenir à jour.

Écrit par : cotes france honduras | 15/06/2014

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